Jeudi matin, bon pied, bon oeil, le lendemain de ma dernière épreuve de CAP, je me lève conquérante : c'est aujourd'hui que je vais chercher mon visa, celui qui m'ouvrira les portes de la grande, la belle, la châtoyante, la lumineuse Inde.
Une fois quand j'étais enfant, et que j'allais dormir chez mamie et papy, mamie avait dit, à propos d'un des personnages du feuilleton qu'on regardait : "celui-là, il est allé en Inde. Les gens qui vont là-bas sont extrêmement patients. Ils apprennent la sagesse, là-bas." Et du coup, ça m'avait drôlement intrigué. Je m'imaginais un pays ou personne ne se fâchait jamais, ou les gens étaient tous super zen et tranquilles...
En fait, en allant à l'ambassade ce matin, j'ai réalisé que ça devait être l'inverse, ce que mamie voulait dire : c'est que là-bas, c'est TELLEMENT le boxon, le n'importe quoi, qu'il faut être un génie dans l'art de la maîtrise de soi pour pas taper une crise de nerfs, d'hystérie voire...d'hypoglycémie.
Car vous voyez, en arrivant à 8h15 du matin, soit 1/4 d'heure avant l'ouverture des bureaux, je ne m'attendais pas trop à en sortir... 5 heures plus tard, et encore, même pas avec le visa... En même temps, la file de 50 mètres de long aurait dû me mettre déjà la puce à l'oreille. Aller à l'ambassade de l'Inde, c'est goûter un tout petit peu en avance aux charmes du pays.
Par exemple, vous pensez que, une fois que vous avez, au bout de 2h30, obtenu un ticket sur lequel il y a marqué "756", et que le tableau affiche "602", vous n'avez plus qu'à attendre que 154 personnes passent au guichet avant vous.
GROSSIÈRE ERREUR.
En réalité, il y en a beaucoup plus que ça! Car même s'il y a un guichet "spécial ressortissants" pour retirer les passeports, les indiens ne s'embarrassent pas avec les règles, et ils grillent les 250 français médusés, qui assistent impuissants, le poing crispé sur leur billet de loterie, dans une salle surchauffée sans ventilation, avec une vingtaine de sièges en tout et pour tout qu'il faut partager au cours des 3h30 d'attente, à cette scène inique sans oser rien dire.
De temps en temps, une dame habillée genre 16ème arrondissement tente de faire une crise d'hystérie, de protester, en prenant tout le monde à témoin et en disant "mais, le monsieur là, il n'a pas de ticket..." Sa voix se perd dans le silence lourd des futurs voyageurs qui ne se sentent pas le coeur de protester contre des indiens qui parlent leur langue aux administratifs, et qui de toute façon viennent pour la plupart pour la troisième ou quatrième fois dans la même semaine, et ne vont pas refaire la queue...
Lorsque le compteur arrive au numéro "732", vous vous dites : là, ça vient bon.
QUE NNNENNI!
Ca, c'était AVANT que le compteur ne tombe en panne. Au bout d'un moment, ils le remettent en route et là, cris, évanouissements, gloussements de désespoir : il affiche "152"!! Il faut tout recommencer...
Lorsqu'enfin votre tour arrive, et que vous êtes au guichet, ayant marché sur les pieds du 50ième indien qui vous passait devant avec ses 20 passeports, mis un coup dans les gencives de la sri-lankaise qui vous avait baratiné, les yeux embués de larmes, qu'elle devait rentrer chez elle pour allaiter son bébé mourant, vous pensez que la délivrance n'est pas loin.
VOUS VOUS TROMPEZ LOURDEMENT.
Car c'est là que la guichetière vous dit, impitoyable : (enfin, ça m'est pas arrivé à moi mais à ma voisine) "Madame, ce type de photo ne convient pas. Il faut revenir. Nuuumééérooo suivaaaant!!". AAAAAAAAAAAOOOOOOOOOOOOORRRRRRRRRRRRRRRGGGGGGGGGGGGHHHHHHH!!!
Heureusement, moi par miracle j'avais tout de bon. J'ai donc été délestée de 50 euros, et on m'a donné un magnifique papier rose, qui me donne le droit... de revenir faire la queue pour récupérer mon passeport avec mon visa. Chouette! j'avais rien à faire pendant 5 heures un des jours de la semaine prochaine!
Le pire, que la plupart des gens ne savent pas, mais que moi je savais, m'étant bien documentée sur internet avant de venir, c'est qu'on peut obtenir son visa, moyennant 6 euros de plus, par la poste, sous quinze jours... mais y a fallu que j'aille vérifier par moi même si l'attente était si longue que ça... quand on a une tête de bois...
PS : au passage, respect aux personnes qui font ce boulot, derrière leur guichet vitré de 1m sur 1, qui subissent le flot de la mauvaise humeur légendaire du français, les problèmes d'ordi, la pression des unités mobiles de salle qui tentent de canaliser le raz-de-marée humain, les cris des 5 enfants par indienne qui vient chercher son passeport, les requêtes bizarres des étrangers touristes en France, qui parlent un anglais et un français soit inaudible, soit incompréhensible...et tout ça, en gardant leur sens de l'humour : "Mesdames et Messieurs, du calme! Nous allons traiter toutes vos demandes, mais nous ne sommes pas Shiva, nous n'avons pas 8 bras!!"